Le roman est un recit ; la realite ne se comprend pas sans etre racontee. Il va de soi que la realite racontee n'est pourtant pas la realite meme. Le roman n'imite pas la realite, mais represente la verite par la mise-en-intrigue, c'est-a-dire, par "l...
Le roman est un recit ; la realite ne se comprend pas sans etre racontee. Il va de soi que la realite racontee n'est pourtant pas la realite meme. Le roman n'imite pas la realite, mais represente la verite par la mise-en-intrigue, c'est-a-dire, par "le modele fini du monde infini". Tout roman a son debut et sa fin ; c'est bien par la lumiere de la fin que le debut s'eclaire parfaitement, de meme que la fin n'atteint a sa pleine significantion qu'en rejoignant le debut. Le denouement, composant avec le debut et la fin le modele fini, se trouve ainsi intimement lie avec le systeme structurant du recit, plus precisement avec la mise-en-intrigue du recit. Ajoutons aussi qu'on ne peut parler d'une disparition complete du paradigme du recit, y compris celui du denouement, meme dans les romans modernes qui semblent declarer "la mort du recit". Il faut remarquer d'abord qu'il y a souvent une confusion entre le denouement de l'action representee et la fin du recit fictif lui-meme, une confusion qui complique encore la problematique du denouement. C'est de ce point-de-vue que la reinterpretation recente de la Poetique d'Aristote nous a servi de guide, cela pour etablir une regle hermeneutique du denouement du recit. Le denouement se pose alors comme le point ultime du voyage des lecteurs suivant l'intrigue. Suivre l'intrigue, c'est comprendre l'action, la pensee et le sentiment des personnages dans un sens particulier que propose le recit. Le lecteur guide par l'attente vers la cloture du recit parvient, a travers les renversements significatifs qu'il rencontre au long de l'intrigue, saisir le sens de l'oeuvre entier. Le renversement ne peut se separer donc du desir du lecteur qui veut decouvrir ou reconnaitre un sens nouveau par la crise de l'attente. Un renversement n'est veritable qu'en atteignant, en renversant l'equilibre banal. a un nouvel equilibre. Il s'agit dune fonction heuristique. Si le denouement sans crise d'attente risque de se degrader en mythe dans son sens negatif, le roman reajuste ou doit reajuster par les divers modes de renversement et de denouement "l'attente de la fin", caracteristique du mythe apocalyptique.
Chaque oeuvre romanesque est bien sur un type singulier du systeme configuratif du denouement, mais represente en meme temps un principe general : si on se refere a la problematique du conflit entre sujet et objet, le roman se definit comme un "voyage a la quete de soi", ou bien, selon l'expression de Lukacs, "l'histoire d'une recherche degradee, recherche de valeurs authentiques dans un monde degrade". Le roman decrit une serie des actions et des experiences de l'individu problematique, par lesquelles se produisent les changements de la sitution et se revelent les aspects caches des personnages et des epreuves. C'est bien la reponse a ces epreuves qui mene le roman a son denouement. Dans la plupart des cas, a la fin du recit, le heros doit faire face a sa defaite sinon une victoire dans la defaite. Ce paradigme du denouement enracine dans la culture occidentale et chretienne ne cesse pas de se renouveler, par la sedimentation et la renovation de la tradition litteraire. D'ailleurs, le denouement du recit, se trouvant lie a la vision du monde et du futur, semble representer metaphoriquement l pensee apocalyptique, a savoir la decheance du monde et l'esperance du salut. Ce qui est remarquable, c'est que la fin, a l'age moderne, est devenue immanente plutot quimminente, si bien que le roman tend a mettre accent sur la crise du monde, non pas sur la fin du monde. Ainsi, un grand roman nous ouvrira-t-il une voie pour decouvrir un sens nouveau dans ses renversements inattendus et ses denouements.